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Le Patriarche.     

Dans les bureaux des services consulaires règne une chaleur étouffante. Les cris d’un bébé en pleurs par ci, la sonnerie d’un téléphone par là rompt  avec le silence mais n’atténue en rien de la désespérante lenteur qui marque cette journée. Le peu d’air pénétrant par les fenêtres coulissantes semble comme aspiré  par ces quelques centaines de narines desséchées par la chaleur caniculaire d’un mois d’août, particulièrement chaud. Les bouteilles d’eau traînant sous les sièges ne tiennent que peu, pour être si tôt remplacées par d’autres. Des bouts de carton improvisés en éventail de fortune, finissent par se flétrir entre des mains humectées de sueur….
En cette période de grandes vacances l’afflux des personnes venues finaliser les démarches administratives est  particulièrement important : visas, renouvellement de passeport, carte d’identité, sursis militaire… etc. Autant de paperasse qui requiert un rythme de travail plus soutenu et surtout une grande patience et des nerfs en acier.
 
 

Après une année de dur labeur, parfois plus, probablement de longs moments de solitude et de détresse loin des siens, l’enthousiasme des immigrés et de ceux qui ne se considèrent plus comme tels de retrouver les siens, se fait ressentir. Les guichets sont pris d’assaut, on ne distingue plus le début de la fin d’une file d’attente, ou devrais-je dire on ne distingue plus une file d’attente d’une autre…   souvent des voix se font plus élevées que d’autres, des esprits se chauffent et des nerfs se lâchent…. Ceux qui ont l’occasion de voir ces locaux paisibles et presque vides en temps normal, pourraient presque ne pas les reconnaître, bondés de monde- en pleine saison estivale.
Si lakhdar, est là depuis la première heure d’ouverture. C’est un des vingt deux fonctionnaires travaillant dans les services consulaires. Un des plus anciens mais aussi un des plus utiles et des plus populaires des lieux.  S’occupant de toutes les affaires administratives courantes, il sait aussi jouer de ses qualités relationnelles quand une situation l’impose : consoler une personne désespérée  par la lenteur de la machine bureaucratique, se reconvertir en médiateur pour régler un litige qui s’impose dans l’urgence, étaient souvent prévus dans le calendrier de ses tâches. En dépit de ses quarante ans passés, l’homme est débordant d’énergie, à le voir s’agitant dans tous les sens, de guichet en guichet pour promulguer ses conseils ou donner son aval, on le croirait né pour faire ce travail, ce n’est pourtant pas la carrière à laquelle il était destiné au départ.
Il y a 20 ans, le jeune lakhdar, alors fraîchement débarqué de son quartier algérois arrive dans une ambassade algérienne quelque part à l’étranger avec un contrat de cuisinier, il ne tarde pas à gravir les échelons pour devenir une personnalité incontournable des services consulaires. C’est presque un conte de fée, pourtant ce n’est que son intelligence et son savoir faire qui ont fini par le révéler à ses supérieurs…, presque par hasard !  Un beau jour, alors que se prépare une grande réception à l’ambassade, on découvre l’absence de l’assistant d’un responsable, subitement devenu indisponible pour cause de maladie, quelqu’un pensa alors au jeune Lakhdar, déjà connu pour ses qualités relationnelles. A sa grande surprise, le responsable découvrit que le jeune homme charmait ses hôtes avec ses discussions et sa grande culture générale, depuis il jugea qu’il était  beaucoup mieux  à ses côtés que confiné dans sa cuisine.
 Pour sa famille, l’homme était ‘‘l’enfant providentiel’’…. issu d’une famille nombreuse, il était le premier à gagner sa famille confortablement, une situation qui a beaucoup profité a sa famille. Notre homme répondait présent à chaque fois qu’il fallait alléger le fardeau des parents : argent, voitures, électroménagers, cadeaux, rien ne leur a été épargné. Sa mère disait à qui voulait l’entendre que ‘‘le taleb’’ lui avait prédit qu’un de ses fils serait à l’origine du bonheur de la famille et que grâce à lui, elle goûterait au confort de la vie. L’enfant fétiche était ‘‘son lakhdar’’, elle en avait aucun doute.
Ce n’était pas le plus âgé des enfants, pourtant il était traité comme tel : écouté et respecté de tous, même le père qui était parfois rigide avec ses autres enfants, ne l’était jamais avec lui, trop reconnaissant à son fils, qui avait donné sans compter. ‘‘Le patriarche’’ comme on l’appelait se plaisait- même s’il n’avait rien demandé- dans ce statut qui lui a été spontanément conféré. De l’étranger, et loin des siens il avait son mot à dire sur toutes les affaires concernant la famille, ses conseils étaient sans cesse sollicités, ses avis écoutés et suivis.
A peine terminé avec un des collègues qui sollicitait son conseil pour une formalité peu connue, Si Lakhadar se dirige vers son bureau ou une pile de documents attend sa signature. En ouvrant ses dossiers, il ne pouvait s’empêcher de penser à l’idée qui le hante depuis des années,  le seul désir auquel il n’a jamais cessé d’aspirer ‘‘Rentrer au bled’’ Voilà des années qu’il déclare vouloir rentrer, prendre sa retraite et en finir avec la vie de l’exil, d’années en année, le projet reste sans suite.          .
Il est vrai qu’à chaque fois il y avait une raison valable : aider un frère qui se marie, un autre qui construit sa maison, envoyer ses parents au pèlerinage, payer les études de son fils… etc. Pourtant l’intéressé lui-même éprouve, des fois, des doutes quand à la sincérité de sa volonté. Tout cela ne serait-il pas que des prétextes pour retarder l’échéance ?? Comment explique t-il cette angoisse qui l’obsède à chaque fois qu’il pense au retour définitif…n’est-il pas prêt ?  Mais après tant d’années es-ce possible ? A t-il peur des changements qu’il va découvrir ?  A chaque fois de telles réflexions le laisse perplexe : entre son désir de rentrer et l’appel de la raison qui sème le doute, les années d’exil ne font que perdurer.
Si vous voulez écrire à Anissa, Clicquez sur son nom:                     MEKHALDI Anissa

Chaabi Dialna © Tous droits réservés 2005 Mahfoud